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Lionel Baier : "L'important n'est pas de dire la vérité mais de dire ce qui est vrai"

VIDEO | 2010, 8' et 4' | Quelle différence y -a-t-il entre le Lionel Baier du film et le Lionel Baier qui l'interprète, le filme et lui fait dire et faire ce qu'il veut ? Vous n'en saurez rien. "J'aime qu'un personnage soit la rencontre de deux entités, une créature fictionnelle et un être bien réel", raconte l'auteur de cette auto-fiction.

Comme des voleurs est sous-titré « à l'Est ». Qu'est-ce que cela signifie ?

Ce film est le premier d'une tétralogie liée aux quatre points cardinaux. Il y aura donc un Au Sud, A l'Ouest, etc. L'idée est de cartographier une Europe des sentiments. Ou plutôt de raconter notre territoire commun qu'est ce continent à travers la petite histoire de ses habitants. C'est aussi une façon de défier la vie et l'adversité que de s'imposer ce genre de programme. Par contre, je n'ai pas dit que je tournerai les 4 films à la suite, ni quand ils seront tous terminés. Sur Comme des voleurs, nous avons tourné dans 7 pays différents (Espagne, France, Suisse, Allemagne, République tchèque, Slovaquie et Pologne). Mon équipe réunissait 5 nationalités, on parlait français, polonais, espagnol, anglais et allemand sur le plateau. C'était un joyeux bordel ! Mais c'était aussi l'addition de plusieurs sensibilités et d'habitudes professionnelles différentes. Une vraie bouffée d'air frais pour moi.

Quel est le lien de parenté entre Lionel Baier le réalisateur, donc vous, et Lionel Baier que l'on retrouve dans Comme des voleurs ?

Le lien de parenté est assez ténu : disons que l'on partage vraiment quelque chose en commun, puisque j'ai des origines polonaises lointaines. Mon arrière grand-père était polonais. Le reste de l'histoire est complètement fictionnel. Même si je suis véritablement fils de pasteur, et il y a véritablement un cheval noyé... Je n'ai pas envie de dire que c'est mon histoire, parce que le personnage que je joue dans le film, même s'il porte le même nom que moi, ce n'est pas moi. C'est un personnage de fiction, avec qui je partage un certain nombre de vérités. Dans une certaine mesure, le même phénomène se produit pour tous les acteurs. Quand Anthony Hopkins interprète Nixon, l'acteur britannique se mélange avec le président américain. Et le film, raconte quelque chose sur ce mélange. Dans Comme des voleurs, le personnage de Lionel Baier est une construction. Reste à savoir quelle pierre appartient au vrai Lionel. Mais c'est le cas de tous les films d'auteur qui racontent quelque chose sur leur auteur. Pour ma part, c'est vrai que j'aime brouiller les pistes : même si le spectateur se dit "peut-être que c'est sa vie", j'aime bien qu'il oublie cela et qu'il se retrouve juste dans le temps qui est celui du récit. L'important n'est pas de dire la vérité mais ce qui est vrai, non?

Une des belles relations du film, c'est celle entre Lionel Baier et sa soeur qui est interprétée par Natacha Koutchoumov. Cette relation de confidence, très proche, existait déja dans Garçon stupide entre le héros et son amie Marie. Quelle est l'importance de cette relation fraternelle pour vous?

J'aime bien la relation entre frère et soeur parce qu'elle n'est pas forcément hiérarchisée. Avec ses parents, on est lié par une relation de dépendance affective et matérielle ou, simplement, par l'autorité que les parents doivent avoir sur leur progéniture. La relation frère-sœur est habituellement une relation transversale, mâtinée à la fois de pudeur et d'impudeur. Il y a beaucoup de choses que l'on n'ose pas dire à sa sœur ou à son frère et que l'on dira peut-être à des amis ou à des gens qui sont moins importants. Mon frère aîné, ma sœur cadette et moi partageons beaucoup de choses impudiques, sur notre famille, sur notre enfance, sur notre relation au monde. Mais il y a des pans entiers de leur vie que je ne connais pas et que je n'ai pas forcément envie de connaître. Le niveau d'intimité est très fluctuant. Ça permet de faire vivre aux personnages un grand-huit émotionnel en peu de temps.

Pierre Chatagny n'avait pas d'expérience de comédien préalable avant Garçon stupide, dans lequel il interprète le rôle principal de Loïc. Pour Comme des voleurs vous avez choisi à nouveau quelqu'un sans expérience cinématographique préalable pour interpréter l'ami polonais de Lionel Baier. Qu'est-ce que ça apporte de travailler avec des néophytes ?

Le choix de Michal Rudnicki est complètement fortuit. On a cherché un acteur professionnel à Varsovie pour jouer ce rôle d'un jeune homme de 21-22 ans. Je n'ai trouvé personne qui avait autant de mystère, de pudeur et de retenue que lui. J'aime sa façon de jouer "à distance" sans tomber dans l'austérité. Je lui ai donné le scénario en lui demandant de le lire et de revenir le lendemain. Le jour d'après, j'ai revu Michal qui m'a immédiatement dit : "Je trouve que le personnage n'est pas bien du tout". Ce qui m'a surpris. En général, un jeune comédien qui se présente pour la première fois à un casting joue la séduction, de façon même un peu grossière et déclare que le rôle a été écrit pour lui, qu'il sera parfait, qu'il est né pour interpréter ce genre de personnage. Pas Michal. Lui-même avait été étudiant en France, dans une sorte d'échange Erasmus pendant une année, et il m'a donc donné son avis sur ce qu'il avait vu de la France en tant que Polonais, quelle idée il s'en faisait, et surtout son sentiment sur sa propre patrie lors de son retour en Pologne. Je l'ai donc écouté, j'ai trouvé ça extrêmement intéressant et cela a beaucoup apporté au personnage. Dans le scénario, Stan était plus festif, un peu plus décalé dans sa façon d'être, underground, ce qui n'est pas forcément le cas de Michal dans la vie. Encore une fois, j'aime qu'un personnage soit la rencontre de deux entités : une créature fictionnelle et un être bien réel.

Et puis l'on retrouve également Natacha Koutchoumov...

C'est une collaboration qui se poursuit depuis Garçon stupide. C'est très agréable de retrouver des actrices ou des acteurs avec qui l'on a déjà travaillé. Il y a une confiance réciproque, un regard bienveillant de chaque côté. Après Garçon stupide, j'étais un peu frustré parce que je me disais que j'avais eu entre les mains une actrice formidable et que je n'avais pu montrer que 5% de son talent. Natacha est assez secrète. Je devrais plutôt dire surprenante. J'entends par là qu'elle donne des choses assez imprévisibles dans le jeu. Moi, j'adore ça. Rien n'est jamais bétonné dans son interprétation. Tout est toujours suspendu, en tension. Elle peut trouver un truc de jeu très juste dans la dernière prise d'une scène et d'un coup, elle me donne envie de retourner l'ensemble de la séquence. Ce que nous avons parfois fait. Nous avons commencé à travailler ensemble dès l'écriture du scénario. Je pensais naïvement pouvoir ainsi circonscrire Natacha Koutchoumov. Sur le tournage, qui s'est étalé sur plus de 8 mois, elle n'a pas arrêté de déjouer tous mes plans. Quel bonheur d'être contré avec autant d'intelligence. La seule chose dont j'étais sûr avec elle, c'est que je n'étais sûr de rien. Pour moi, c'est une force de travailler avec une comédienne qui en sait plus que moi sur son personnage. Il s'établit alors une vraie discussion et le réalisateur que je suis se sent moins seul pendant quelques minutes. Je n'ai jamais imaginé confier le rôle de Lucie à une autre comédienne que Natacha. Nous ne sommes pas des amis intimes, nous ne nous voyons pas beaucoup en dehors du travail. Et je trouve cela très bien. J'ai l'impression que nous condensons toutes nos émotions réciproques lors du tournage. Elle joue pour moi et je fais le film pour elle. Le cinéma est le lieu privilégié de ce que l'on veut se dire. Je trouve d'ailleurs assez insupportable de la voir jouer dans d'autres films. Je guette ce qu'elle donne aux autres réalisateurs qu'elle ne m'aurait pas encore donné. Jaloux et troublé, un peu comme un mari cocu chez Blier. Malgré tout, je me réjouis de la voir évoluer dans d'autres univers de cinéma et de télévision pour mieux la retrouver dans quelques temps.

Vous êtes le comédien principal, vous portez la casquette de scénariste et de réalisateur. C'est difficile de jongler avec tous ces rôles ?

Comme réalisateur, j'ai énormément de plaisir à regarder les gens que je filme, que ce soit en fiction ou en documentaire. J'aime les entendre parler, j'aime les mettre en scène, les toucher physiquement. Je dois les désirer, c'est assez animal.