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Frédéric Mermoud : "La fiction doit être transgressive"

Le réalisateur de Complices explique comment d'un fait-divers il a fait un film pour "se confronter à nos limites, à nos codes, ne serait-ce que pour interroger le monde et nous-mêmes." Loin de la tragédie qui englue ses héros dans une fatalité, il dit aimer "les histoires dures ou sombres, mais où les personnages conquièrent leur propre liberté."

Votre travail, dès vos premiers courts-métrages, explore ce que vous appelez « les petites transgressions ». Avec ce premier long, vous poursuivez cette exploration. Comment est né le film ?

Avec Complices, je voulais une nouvelle fois sonder la question du désir amoureux chez des jeunes gens ; et je me suis dit que cela pourrait être intéressant d’inscrire ce thème dans un genre codé comme le polar. Alors que je réfléchissais à ce film, une affaire a éclaté à Neuilly et m’a frappé : deux jeunes garçons, dont l’un était étudiant en école de commerce, avaient mis en ligne des annonces de tapin pour des filles encore mineures. Lors de l’enquête, les policiers avaient été surpris de constater que tout ce petit monde provenait de la classe moyenne, avec son cortège d’accessoires de marques et de codes urbains. Je trouve que ce fait divers cristallise un changement auprès d’une certaine jeunesse : la revendication d’un désir assumé de consommation et une sorte de précocité phénoménale dans les rapports sexuels qui masque parfois une immaturité affective et un vrai désarroi amoureux. Si le rapport au corps évolue, il est toujours animé par des figures romanesques, voire romantiques.

Qu’est-ce qui était intéressant selon vous dans ce fait divers pour le film ?

Le fait divers ne représentait qu’un élément déclencheur parmi d’autres. Très vite, je me suis affranchi du factuel, transformant ce qui me semblait superflu. J’ai alors décidé que tous les jeunes du groupe auraient le même âge, tout juste 18 ans, même celui qui organise les passes. Cela rendait cette nébuleuse plus opaque, plus inquiétante. Au fond, le nœud sociologique de cette affaire ne m’intéressait pas, car je n’étais pas en train de travailler sur un sujet de société. Je voulais plutôt explorer un certain mode d’être de deux jeunes amoureux, leur manière de jouer avec leur désir, leur corps, de transgresser des normes sociales et d’éprouver une sorte de présent pur.

Comment s’est imposée la forme du récit, ces deux histoires qui s’encastrent ?

Complices confronte deux univers antagonistes que la mort de Vincent, le jeune prostitué, va réunir. D’un côté, le monde des adultes dans lequel évoluent des personnages solitaires, inquiets, en déficit d’amour; de l’autre, le monde des jeunes, régi par l’insouciance et la jouissance de l’instant présent, qui révèle un rapport décomplexé, presque naïf avec le corps et le sexe. Pourtant, peu à peu, des mises en miroir s’instaurent, comme si l’un des mondes était l’écho inversé de l’autre. Alors que chez les jeunes, le couple est vécu de manière fusionnelle et jouissive, chez les adultes, les personnages de Gilbert Melki et Emmanuelle Devos incarnent une sorte de non-couple, rongé par la solitude, traversé peut-être par un désir, mais qui reste frustré. L’entrelacement de ces deux temps narratifs permettait de renforcer cette idée que deux mondes coexistaient, se frôlaient, alors qu’ils étaient régis par des codes et des règles différentes.

Comment avez-vous travaillé à l’image la cohabitation de ces deux mondes imperméables ?

Quand j’ai commencé à réfléchir aux partis pris de mise en scène, je me suis dit, avec Thomas Hardmeier, mon chef opérateur, qu’il fallait que le film ait une certaine unité stylistique, tout en préservant la spécificité des deux temps. Assez vite, nous avons décidé que l’histoire des jeunes serait filmée à l’épaule, avec une lumière solaire et des tons soutenus. Les séquences seraient plus découpées, privilégiant le romanesque et les ellipses. Nous allions aussi être près des corps, des peaux, traquant les visages en plans serrés. Par contre, l’histoire des adultes allait être filmée de manière plus posée et lente, dans des tons un peu plus froids et monochromes : nous allions surtout filmer ces personnages au travail, confrontés aussi au vide de leurs vies privées. Avec des valeurs de plans larges, privilégiant le plan américain.

La génération des adultes enquête littéralement sur l’autre génération, explore ses espaces, parcourt ses dangers, se perd dans ses égarements, mais elle en ressort aussi transformée...

Il est certain que lorsque le film commence, Cagan, le flic incarné par Melki, est du côté de la loi : c’est à travers ce prisme qu’il décode le réel et qu’il tente de réordonner le « chaos » dont il est le témoin. À mesure que son enquête avance, il prend peu à peu conscience qu’il n’a pas les clefs pour comprendre ce qui au fond s’est vraiment passé. Il y a une sorte d’impuissance à décrypter du point de vue éthique les événements. Et il y a sans doute un renversement de valeurs qui s’opère. Progressivement, il apprend à lâcher prise et à surprendre son jugement. Et au terme de ses investigations, Cagan est sans aucun doute confronté à un choix qui bouleversera son échelle de valeurs. Si Complices s’inscrit dans un genre, qui repose sur une intrigue, le film s’attache d’avantage aux personnages, ce qu’ils ressentent et à leur voyage. Parfois, je me disais que peu à peu, Cagan devenait un « Mensch » à travers cette enquête.

Comment avez-vous pensé à Gilbert Melki pour jouer le flic ?

Je cherchais un acteur qui ait une vraie présence, même dans des moments de vide. Et je trouve que Gilbert dégage immédiatement quelque chose, même si la situation dans laquelle le personnage évolue est très ordinaire. J’avais besoin d’un acteur qui soit capable d’habiter des situations ténues. J’aimais aussi cette dualité chez lui : il peut être très drôle, mais avec une facette sombre, inquiète. Enfin, je voulais que le flic soit une sorte d’homme sans qualités, très « normal », mais avec un style propre.

Après avoir écrit votre court métrage « Le Créneau » pour Emmanuelle Devos, vous lui offrez ici un contre-emploi surprenant...

Quand j’ai travaillé avec Emmanuelle sur Le Créneau, j’avais aimé cette manière qu’elle a de s’emparer d’un rôle, avec une sorte de naturel déconcertant. Elle est capable de jouer des personnages en apparence si différents, car elle mêle naturel et composition. Comme j’avais très envie de la retrouver, je l’ai appelée pour lui proposer le rôle d’une femme flic, seule, cherchant à se caser et désirant un enfant. Et c’est sans doute ce décalage d’image qui lui a plu. Ce mélange de douceur et de fermeté qui caractérise tant Emmanuelle que son personnage. Emmanuelle a d’ailleurs un vrai sens du détail, du singulier, et cela se traduit à toutes les étapes de la construction du personnage.

Nina Meurisse était la « Rachel » de votre court métrage, et déjà la révélation de L’Escalier. Avez-vous écrit le rôle de Rebecca pour elle ?

Quand j’ai commencé à écrire le film, je m’interdisais de penser à des acteurs. Pourtant, j’ai très vite su que j’allais proposer à Nina le rôle de Rebecca, car elle a un sens du jeu stupéfiant. Je me disais qu’elle saurait incarner ce personnage avec justesse et vérité. Et Nina donnait un sens au projet car elle est solaire et rayonnante. Cette pulsion de vie qui anime les jeunes me semblait fondamentale. Vincent et Rebecca vivent un âge où tout est possible et où les contradictions peuvent cohabiter. Ils ne sont jamais innocents, mais plutôt inconscients. Avec pour seul horizon le présent de leur amour, qui fait d’eux des êtres invulnérables et aveugles.

Le magnétisme de Cyril Descours rend d’emblée très réel l’amour de Rebecca. Comment avez-vous trouvé votre Vincent ?

C’est une rencontre formidable, car il n’était pas évident de trouver un acteur qui cristallise à la fois le désir des hommes et des femmes, et ce avec un tel naturel. Cyril s’est très rapidement imposé lors des essais. Il est à la fois très instinctif et très technique, et dégage une sorte d’aura étonnante. Même dans des scènes délicates, il a une aisance avec son corps et ses gestes, qui m’a immédiatement frappé. Il manifestait aussi une vraie intelligence de son rôle. Il a fait des recherches, rencontré des escort boys pour enrichir son jeu et le nourrir…

Le troisième adolescent, Thomas joué par Jérémy Kapone, dans l’ombre du film, crève pourtant, lui aussi, littéralement l’écran...

Jérémy incarne d’emblée un personnage plus ambigu. Et c’est sa force. À sa manière, Jérémy est aussi fascinant, mais dans un registre plus noir. Ce qui est étonnant, c’est que son assurance contient en son sein même sa propre limite, sa fêlure. C’était important que le chef de la bande ait le même âge que les autres. Cela rendait le groupe plus intrigant. Et le personnage de Thomas bien plus complexe : il est rongé par son amour pour Vincent, de manière quasi romantique.

Comment avez-vous travaillé avec eux les scènes de sexe ?

D’emblée, j’avais en tête des scènes à la fois frontales et pudiques. Dans ces séquences, ce qui prime, c’est l’émotion des jeunes gens, leurs hésitations, la manière dont ils éprouvent le risque, jusqu’à l’égarement. Concrètement, nous avons lu les séquences avec les comédiens, nous avons parlé des enjeux qu’elles contenaient, puis je suis revenu vers eux avec mon découpage. Avant de tourner les scènes, les acteurs savaient ce que j’allais filmer et avec quels cadres. Ensuite, au moment du tournage, nous pouvions faire des modifications, mais toujours en se concertant. Il y avait aussi une vraie relation de confiance entre nous, et entre eux, ce qui était fondamental.

La transgression traverse Complices d’un bout à l’autre jusqu’à la tragédie...

Je trouve que la fiction doit être transgressive, se confronter à nos limites, à nos codes, ne serait-ce que pour interroger le monde et nous-mêmes. Et c’est vrai qu’ici les petites transgressions se métamorphosent en quelque chose de plus viscéral. Dans Complices, lorsque la limite est dépassée, que les passes dérapent, il reste encore l’amour des deux jeunes gens Rebecca et Vincent. À ce moment précis, ils savent que leurs destins sont liés, qu’ils sont devenus des amants criminels. Leur salut passe alors par la force de leur histoire d’amour. Je n’aime pas vraiment le terme de tragédie, car il renvoie à un fatum, à une destinée. Les tragédies, au sens strict, comme engluées dans une sorte de causalité implacable, qui plombent les personnages, ne m’intéressent pas. J’aime les histoires dures ou sombres, mais où les personnages conquièrent leur propre liberté, même si cela relève du romanesque…